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Les vertus de kiri-kaeshi

J’ai commencé à apprendre le kendo à partir de ma quatrième année de primaire, et l’enseignement que délivrait le professeur CHIKANARI Okayama consistait invariablement en kiri-kaeshi. Alors mes épaules devinrent souples et déliées. Mes épaules jouant librement, mon thorax se développa en conséquence; mon thorax naturellement développé, j’ai pu délivrer des uchi corrects. Kiri-kaeshi c’est avant tout frapper sans hâte et amplement.

Les cours du professeur CHIKANARI ne comportaient que des frappes latérales au men. Il nous faisait réaliser aussi do-kiri-kaeshi. Convertir men pour aller frapper do en larges gestes était difficile au début. Mais grâce à sa répétition régulière, j’ai fini par ne plus ressentir de contrainte. Je crois que grâce à cette méthode ma rapidité était des plus satisfaisantes lorsque j’entrai à la police d’Osaka. De plus, on ne fait que frapper sempiternellement une fois droite, une fois gauche; mais frapper deux fois droite et gauche est une alternative qui porte ses fruits. Il faut savoir prendre des initiatives qui cassent la routine.

ARIMA Teruo

8 vertus obtenues par motodashi

1. Le calme s’établit dans le kokoro.
2. Le coup d’oeil s’assure.
3. Le shinai de l’adversaire se repère plus facilement.
4. Le corps devient plus disponible.
5. Le corps devient plus solide.
6. Le tenouchi se raffermit.
7. La manière d’intercepter les coups s’affine.
8. Les bras deviennent robustes.

10 vertus obtenues par kakari

1. Les techniques deviennent mordantes et rapides.
2. Les coups s’affermissent.
3. La capacité respiratoire augmente.
4. Les bras acquièrent de l’aisance.
5. Le corps se libère et se coordonne.
6. La longueur du sabre cesse d’être un problème.
7. Le bas-ventre (seika) se place et rend le corps inébranlable.
8. Le coup d’oeil devient sûr.
9. La distance de frappe (ma-ai) est mieux appréciée.
10. Le tenouchi joue avec une souple dextérité.

Le tenouchi dans kiri-kaeshi

En soit, Kiri-kaeshi n’a pas varié entre jadis et aujourd’hui et l’école de budo (Busen) n’enseigne aucune théorie particulière sur ce point précis. A mon entrée à l’université, cet exercice consistait pour moi à simplement lever les bras, armer amplement et frapper. Si l’on avait armé, il était naturel d’abattre, et aucune explication ne venait compléter ces gestes.

Pour moi, il faut abattre les bras à partir de l’axe des épaules et arrêter le poing gauche à hauteur du plexus. Si l’on ne fait pas cela, j’estime qu’on ne peut réellement couper: les bras ne sont pas verrouillés sur les côtés de la poitrine et les coudes sont dissociés. Les jours de pluie, dans l’impossibilité de sortir je faisais des suburi dans ma chambre, mais comme le plafond était bas, je les faisais en sonkyo. J’ai alors tout de suite compris. Pour être péremptoire je dirais que si l’on ne verrouille pas les bras sur les côtés de la poitrine, on ne peut pas couper car les membres et le corps ne sont pas solidaires. Toutefois, il ne faut pas trop verrouiller. A mettre la force dans la main droite, le poing gauche sort du centre. Par contre, quand on s’efforce d’armer sans du tout utiliser la main droite, la main gauche se lève plus facilement qu’on ne pense. Je me suis donc rendu compte à quel point j’utilisais trop la main droite. Si vous faites attention à ces points en faisant kiri-kaeshi tout ira bien.

IKEDA Yuji

Le kiri-kaeshi de maître Nakayama

A l’époque au Yushinkan il fallait toujours demander kiri-kaeshi aux meilleurs motodachi. Mais maître NAKAYAMA Hiromichi ne se joignait pas à nous. Chaque jour, une fois l’entraînement terminé, sans ôter son armure et dégoulinant de sueur, il se plaçait face à un pilier de soutènement du dojo et se lançait dans kiri-kaeshi. Après avoir frappé le pilier alternativement de gauche et de droite, il allait s’y heurter en tai-atari. Sous ses assauts acharnés, le pilier s’était effrité et rempli d’échardes. C’était à nous, les pensionnaires qui payions l’internat en exécutant diverses tâches dans l’établissement, que revenait celle de lui rendre son poli. Mais à peine nous étions-nous efforcés de le remettre à peu près en état, que le maître le déchiquetait à nouveau. Vous imaginez les dégâts sur son shinai! Tout ça pour dire que maître NAKAYAMA, tout expert qu’il fut, ne manquait jamais de faire chaque jour kiri-kaeshi pour entretenir ses capacités.

NAKAJIMA Gorozo

400 mètres

Le kihon de kendo inclut kiri-kaeshi. Shomen uchi, c’est bien sûr frapper men, mais on a la possiblité de descendre de hidari men pour frapper kote, do et de migi men on est en position pour frapper gyakudo. Ainsi, si l’on sait frapper correctement kiri-kaeshi, on doit pouvoir frapper n’importe qu’elle cible sur l’adversaire. Grâce à cet exercice souvent répété, on peut délivrer des uchi autentiques et l’attitude générale s’améliore. On échappe aux défauts. Grâce au kiri-kaeshi, j’ai acquis de la vigueur, j’ai renforcé mes datotsu et appris à respirer, entre autres…

Dans l’académie où je travaille, je n’enseigne rien de particulier, mais dans les exercices de base (kihon et kiri-kaeshi) j’introduis l’élément FORCE. A l’entraînement du matin, sur une piste d’environ 200 mètres, je fais faire deux fois le tour en kirigaeshi. Comme ces temps-ci il y a beaucoup d’enfants aux pieds plats, c’est un élément correcteur. C’est également excellent pour la santé. Bien sûr, c’est un peu dur… Mais quand mes élèves font sans tricher cet entraînement matinal, l’équipe que je forme est forte. C’est pour cela que dans les périodes hors compétitions, je leur fait faire consciencieusement de nombreux kiri-kaeshi.

KAWAKAMI

L’attitude dans un Keiko

Chacun a sa propre motivation dans la pratique du kendo; rechercher la voie du sabre, goûter la sensation et la concentration pour battre l’adversaire et ne pas se faire battre, transpirer de façon agréable et énergique pour entretenir sa santé …. Tous ceux qui pratiquent le kendo avec ces différentes motivations doivent être reconnus en tant que pratiquants honorables du kendo à part entière. A condition qu’ils aient la base technique nécessaire pour la pratique, ils ont le libre choix d’adopter leur propre façon de penser sur le kendo. Personne n’a le droit de leur imposer une philosophie quelconque. L’armure et le shinaï, outils de travail communs pour tout le monde, assurant l’échange de la pratique entre des individus aux motivations différentes, cela permet, d’une part, aux pratiquants d’enrichir leur acquis technique et de découvrir de nouveaux horizons, mais il arrive, d’autre part, que cela crée des conflits stériles entre eux. Pour que la pratique du kendo soit profitable et harmonieuse pour tout le monde sans tenir compte des différences de philosophie, et pour ne pas enfreindre inconsciemment l’éthique du kendo traditionnel, il faut avant tout connaître les règles  » non écrites » pour le keiko puis réfléchir sur son propre comportement.

1) keiko avec les professeurs ou les pratiquants haut gradés placés côté face

Travailler avec un professeur ou un pratiquant fort est dur; on frappe dans le vide, on se laisse déséquilibrer et on s’essouffle ….Mais résister à cette épreuve est le meilleur et le plus sûr moyen de progresser. Les pratiquants ambitieux mettent leur casque toujours plus rapidement que les autres pour leur demander le keiko en évitant une grande file d’attente. L’effet d’un tel keiko ne se voit pas sur le champs mais l’accumulation de ces expériences fait apparaître une différence nette avec les autres pratiquants au bout de quelques mois. Tous ceux qui progressent bien, sans exception, même si la vitesse des progrès varie suivant le pratiquant, ne s’épargnent pas ces efforts et là, il n’y a aucun mystère. Le professeur ne vient pas toujours chercher les élèves qui ne sont pas motivés et c’est à eux de lui montrer volonté et courage. Lorsqu’un professeur haut gradé arrive à sa place pour le keiko, il est ouhaitable qu’il y ait déjà quelques pratiquants en attente en face. Pour cela, il faut au moins s’équiper plus vite que le professeur; c’est un geste de politesse à son égard, qui prouve la bonne volonté des élèves.

Au Japon, par exemple, quand on est nombreux dans le dojo, les élèves ambitieux mettent leur casque en quelques secondes après le salut et se précipitent devant le professeur. Sinon, ils manqueraient l’occasion peut-être à jamais… Vous attendez et vous vous apercevez qu’il n’y a personne en face du professeur qui arrive pour le keiko. A ce moment là, vous courez devant lui en abandonnant votre file, tant pis, même si vous ne vous sentez pas encore prêt pour le keikoavec lui ….

Quand vous commencez le keiko avec lui, vous ne devez pas avoir le sentiment d’être déjà battu, ce qui vous empêcherait de frapper avec toute votre concentration et toute votre énergie. Autrement dit, évitez de faire un simple chikomi, à moins que vous ne soyez au niveau de débutant? Il faut garder un état d’éveil du corps et de l’esprit, essayer de rester disponible pour réagir à tout moment , créer et trouver des opportunités de frappe, et enfin porter les coups de façon toujours concentrée. En travaillant ainsi, vous vous sentirez épuisés au bout de 2 à 3 minutes. Si le professeur le reconnaît, il vous fera faire le kakarigeiko, l’uchikomi ou le kirikaeshi pour terminer. Si vous jugez vous-mêmes que vous avez suffisamment travaillé en jigeiko, vous pouvez lui demander le kakarigeiko ou le kirikaeshi pour terminer en disant, « arigatogozaimashita, kakarigeiko ! » Dans ce cas, votre propre jugement doit être sincère. On ne fait jamais cela pour éviter un keiko dur. D’ailleurs le professeur ne vous le permettra pas, s’il juge que vous n’avez pas encore suffisamment travaillé. II est en tout cas toujours souhaitable de terminer le keiko par le kakarigeiko ou le kirikaeshi ( ou les deux!) sur votre initiative; c’est une démonstration de votre bonne volonté et ainsi cet effort supplémentaire contribuera à élever encore votre niveau. Les progrès ne dépendent pas des autres mais de vous-même. On a parfois l’occasion de faire le keiko avec des professeurs très âgés.

Malgré leur physique manifestement affaibli, ils arrivent à montrer un kendo extraordinaire. C’est sûrement l’un des éléments du kendo les plus attirants. II est vrai que parmi eux , il y a des experts indiscutables. Mais il ne faut pas se faire d’illusions non plus; il s’agit d’êtres humains. Quand on prend de l’âge, la résistance physique a des limites. I1 y en a qui ne résisteront pas à des taiatari très forts d’un jeune costaud ou à des coups de tsuki excessivement violents. Alors vous devez un peu réfléchir à votre façon de faire le keiko. Car, si vous travaillez d’une façon qui dépend uniquement de votre force physique, cela signifie que vous ne combattez pas à armes égales et vous n’en tirerez pas grand chose comme enseignement. Par contre, si vous prenez leur condition physique en considération et acceptez de faire le keiko sur le même terrain qu’eux, vous vous rendrez compte de la profondeur infinie et de la richesse technique et mentale du monde du kendo, et vous finirez par penser . » J’aimerais pratiquer comme eux à un âge avancé!  » ou  » Serai-je capable de pratiquer comme eux, à leur âge ?  »

2) Keiko avec un partenaire d’un niveau sensiblement égal

Quand on pense à l’aspect compétitif ( pas dans le sens de  » compétition ») du kendo, le keiko entre deux pratiquants de même niveau doit être le plus amusant pour eux. On a le même niveau technique et là, il y a indiscutablement le plaisir ludique  » frapper »ou « être frappé ».

Si ces deux pratiquants sont d’un niveau suffisamment élevé, il n’y a aucun problème. Chacun essaie d’imposer son kendo à l’autre,, cherchant sa distance de frappe, et les opportunités ….C’est le plaisir même de la pratique. Par contre, s’il s’agît de pratiquants d’un niveau peu élevé, il faut bien être conscient du piège qui existe. Comme tous les deux ont une base technique qui n’est pas encore solide, ils n’arrivent pas bien à l’appliquer à la pratique réelle du keiko. Préoccupés par l’idée, toucher leur partenaire et ne pas se laisser toucher, ils risquent d’attraper des défauts et de ruiner la base qu’ils ont apprise. C’est pourquoi, il est recommandé aux pratiquants qui ne sont pas d’un niveau élevé de ne pas trop se hasarder dans des keiko entre eux.
Dans la mesure du possible, il vaut mieux demander le keiko aux pratiquants plus expérimentés, en attendant d’avoir atteint un niveau confirmé.

3) keiko avec un débutant

Pour les pratiquants techniquement avancés, le keiko avec un débutant est souvent monotone, lassant ou presque du temps perdu sauf pour ceux qui sont passionnés ou responsables de l’enseignement. Mais n’oubliez pas que vous êtes aussi passé par là …Le débutant que vous avez en face pourrait devenir un pratiquant fort de qualité dans quelques années. S’il y parvient, c’est sûrement grâce à ses professeurs et à ses anciens, en plus de sa volonté et de son courage. Il sera très reconnaissant à leur égard, y compris vous qui l’aurez guidé dans le keiko avec patience. Vous devez aussi être fier d’avoir participé à sa formation. C’est de cette manière là qu’on progresse en kendo et c’est de là que naît la notion de respect mutuel du kendo. Quand on fait le keiko en kendo, le travail n’est jamais unilatéral à moins que vous ne le vouliez. Si vous vous contentez de vous laisser frapper par le débutant, vous êtes simplement un uchikomi-dai mobile. Là, il est vrai que vous lui avez rendu service mais vous n’avez pas travaillé pour vous-même. Par contre, si vous le frappez comme vous voulez, vous dépensez votre énergie strictement pour rien et, en plus, cela l’effraie et le décourage inutilement. C’est du temps perdu pour les deux parties. Alors que faire Tant qu’on est débutant, on travaille naïvement, on n’arrive pas bien à saisir sa distance de frappe devant un partenaire mobile, on ne voit pas les opportunités et on ne constitue jamais une opposition forte vis-àvis de son partenaire. Alors, ces débutants seront d’excellents partenaires pour votre entraînement technique. Ils ont appris correctement le men-uchi et ils arment le shinaï jusqu’au-dessus de la tête; alors essayez d’attraper leur deban-men, par exemple. Vous allez voir comme c’est difficile. Leurs frappes ne sont pas puissantes; profitez-en pour travailler en suriage, kaeshi, uchiotoshi…Leur garde n’est pas forte et leur déplacement n’est pas rapide; apprenez comment vous imposer devant l’adversaire sans frapper ou comment vous déplacer efficacement tout en restant en garde …. Voilà, on peut imaginer beaucoup de sujets d’étude de ce genre. Ainsi, vous vous laissez frapper et vous travaillez de temps en temps pour vous, et de cette manière chacun y trouvera son compte. D’ailleurs c’est justement cela, le  » bon motodachi« , excellent enseignant pour les débutants, car ils n’ont plus à faire avec un simple uchikomi-dai mais à une opposition réelle..

Dans tous les cas, si l’on cherche à faire un keiko de qualité, il faut sortir tout le « ki » qu’on a, et chaque frappe doit être concentrée ( cela ne signifie pas forcément « forte »). Chercher la détermination, avoir confiance en soi, ne pas faire d’actions farfelues avec hésitation, ne pas avoir peur de l’échec ( ne confondez pas avec l’abandon d’avance!). Quand on essaie de mettre en pratique ces idées dans le keiko, il devient très dense et intensif sur le plan aussi bien physique que mental. Et l’on est vite épuisé, c’est normal. Alors, on s’arrête juste un peu pour récupérer et on repart… De cette manière, vous progresserez vite et en plus vous découvrirez réellement l’essence du kendo. Traîner longtemps avec un même partenaire en échangeant des frappes de mauvaise qualité ne vous servira pas à grand-chose.

Je vous souhaite de bons keiko!

Kenichi YOSHIMURA

Le comportement au dojo

La conception de dojo est l’un des éléments indissociables de la pratique du kendo. Il n’est pas exagéré de dire que le kendo que nous pratiquons aujourd’hui s’est développé avec la notion de dojo.

Le dojo est un espace défini à la fois physique et mental, destiné à l’entraînement. Cependant, cette définition du dojo ne vient pas directement des arts martiaux car, à l’origine, ce mot désignait la salle de travail des moines bouddhistes. Ce n’est qu’après l’époque Edo (début XVIIè siècle-milieu XIXè siècle) où une certaine spiritualité commençait à se marier à l’art du sabre que l’utilisation de la salle « dojo » devint courante. Jusqu’alors, les guerres successives ne laissaient pas aux samouraïs de temps de réflexion pour sublimer ultérieurement leurs entraînements en philosophie. Le dur entraînement en période de paix les poussa à se poser des questions sur l’essence et la signification de leur art. C’est ainsi que la voie du sabre est née.

Si l’on recherche un entraînement de qualité dans le but de purifier le corps et l’esprit, il est souhaitable que le lieu en soit digne. Comme les êtres humains se laissent facilement affecter par l’environnement, il n’est pas difficile de comprendre que l’état d’esprit et la conscience des pratiquants ne sont pas les mêmes lorsqu’ils ont dans un dojo propre et bien aménagé ou dans un gymnase sale. Leur état d’esprit, leur conscience, leur comportement, leur désir de progresser, leur courage à l’effort tout cela est d’abord soumis aux influences suscitées par les éléments matériels qui les entourent, à moins que ceux -ci n’en soient déjà au stade où cela les laisse indifférents; celui de la perfection. Pour nous qui n’en sommes pas encore là, mieux le dojo est aménagé et entretenu, plus l’entraînement devient facile et efficace. C’est pourquoi on prend toujours soin de son dojo, très souvent en essuyant le parquet avec un chiffon mouillé, avant et après l’entraînement. C’est une façon de nettoyer le lieu à la japonaise. (Je connais au moins un dojo dans la région parisienne où les élèves le font régulièrement aux élèves et j’ai une grande admiration pour ses dirigeants.) En France, même si l’ on accepte cette notion de dojo, il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de trouver une salle adéquate et bien aménagée qui convient à cet esprit, car c’est très souvent à une sorte de salle de sport que nous avons à faire. (Aujourd’hui, c’est la même situation au Japon…)

Malgré tout, nous devons essayer, chacun ce que nous pouvons…. Seulement il faut bien savoir si l’on est dans l’impossibilité de garder le dojo propre ou si l’on ne veut finalement pas faire les efforts nécessaires.

Nous avons le respect du matériel; du shinaï qui représente le sabre, de l’armure qui nous protège, le respect envers les camarades grâce auxquels nous pouvons pratiquer le kendo et enfin, le respect pour le dojo qui nous offre un lieu d’entraînement. Nous savons au moins qu’on le salue à l’entrée et à la sortie. ( Et c’est moins facile quand il s’agit d’un gymnase sale !) Mais cela ne suffit pas, car le dojo représente un grand nombre d’éléments culturels et il faut connaître les règles à respecter et le comportement adéquat si l’on veut ou si l’on prétend pratiquer le kendo autrement qu’en activité purement sportive.

Le kendo étant une discipline basée sur la relation maître-disciple ou sempâi-kohai[i/], l’ordre hiérarchique existe clairement et c’est un témoignage du respect et de la reconnaissance des pratiquants à l’égard de ceux qui leur donnent l’enseignement et les font profiter de leur expérience. Cette pensée est constamment mise en application dans le [i]dojo, particulièrement avec la notion du « shomen (face) » (appelé aussi « kamiza » ou « joseki » qui signifie « place supérieure ») qui la caractérise.

Le shomen ou le kamiza désigne le côté supérieur de la salle où doivent se placer les professeurs. A l’origine, le dojo qui avait un sens religieux était certainement bâti en tenant compte des points cardinaux et l’emplacement de la face était marqué par un autel. Mais, comme il existe divers styles et diverses salles aujourd’hui, ce n’est plus toujours le cas et, si nous visitons un dojo, il faut au moins repérer tout de suite où est le côté face. Sinon on risque, sans le vouloir, d’être impoli à l’égard des gens du dojo ou des professeurs.

En règle générale, la face se situe au côté le plus éloigné de la porte. C’est là que les professeurs se placent dans l’ordre hiérarchique, de droite à gauche ou en sens inverse, ou encore le professeur principal se met au centre, suivant la disposition de la salle. Et du côté opposé, les élèves s’alignent de droite à gauche ou en sens inverse. Le côté face doit être bien dégagé et les élèves doivent éviter d’y passer sans raison valable.

Si l’on demande un combat à quelqu’un, le plus gradé ou le senpaï se met du côté face. Si vous avez à faire à un inconnu, il serait souhaitable (ou prudent) de lui proposer le côté face. Ce serait une attention délicate de votre part, car une certaine modestie est un élément important et toujours apprécié dans le monde du kendo.

Pour vous comporter correctement avec cette notion du côté face dans le dojo, vous pourriez considérer le côté face comme « l’amont » et le côté opposé comme « l’aval ». Ainsi, vous la comprendrez sans doute mieux. Quand nous travaillons avec un professeur ou un sempaï, nous devons nous mettre du côté aval, de façon à ne pas le regarder de haut. Nous devons nous situer d’un rang plus bas que lui. Cela non seulement dans le keiko mais aussi lors du salut ou même simplement quand nous lui parlons.

Si du dojo propre et bien aménagé se dégage une certaine beauté, les pratiquants doivent en être dignes à leur tour. S’asseoir n’importe comment les jambes devant ou s’appuyer contre le mur pendant une attente.. tout cela n’est pas compatible avec la beauté du dojo destiné l’entraînement du corps et de l’esprit. Même si l’entraînement est dur physiquement, combien d’heures dure-t-il? Ne pourrait on pas résister? L’endurance et la patience, c’est également ce que nous cherchons à développer à travers la pratique du kendo.

Je constate aujourd’hui qu’il y a souvent des pratiquants qui enlèvent leur casque sans raison valable ou sans permission du professeur ou du responsable, ou qui entrent et sortent du dojo pendant l’entraînement. Cela n’existait pas en France il y a 20 ans. S’il ne s’agit pas d’un entraînement ouvert, spécialement organisé, qui admet l’accès des pratiquants à tout moment, les élèves doivent accepter l’ensemble des obligations du dojo.

S’ils se comportent à leur gré, en faisant uniquement ce qu’il leur plaît, le kendo ainsi pratiqué n’est plus une discipline. Si les élèves ne savent pas ces choses là, je dois dire que la faute en revient aux dirigeants du dojo. Peut-être n’étaient ils pas suffisamment conscients de leur importance? Ou s’agit il de simple négligence? En tout cas, il est grand temps que tous les enseignants, tous les responsables de clubs et enfin tous les sempaï reprennent conscience de la notion de dojo et du kendo qui s’y pratique. Si tout le monde travaille de cette manière, le kendo que nous pratiquons restera toujours d’une très grande qualité et je suis sûr que nous en serons heureux. Depuis pas mal de temps, on déplore la transformation technique du kendo au Japon et les Japonais ne savent pas quoi faire pour arrêter cette fâcheuse tendance. C’est qu’il y a très peu de gens, même dans les milieux spécialisés, qui soient réellement conscients que c’est un problème d’état d’esprit des pratiquants qu’on doit traiter et éduquer dans le dojo et non pas un problème des techniques mêmes du kendo ni du règlement de compétition. Heureusement pour nous, nous avons encore le temps et les moyens pour garder notre kendo sobre. N’imitons pas certains mauvais exemples japonais.

En relation avec le comportement dans le dojo, je dois démystifier certaines choses à propos du salut de fin d’entraînement, car je pense qu’il y a beaucoup de pratiquants qui font des confusions. Quand on salue mutuellement (otagaï ni reï), la manière de faire la plus courante au Japon, c’est de répéter le même salut que pour les professeurs (senseï ni reï) dans la même position assise, aussitôt après celui ci. Il remplace tous les saluts que les élèves pourraient se faire individuellement entre eux (et aussi aux professeurs). Et, c’est seulement si nous voulons remercier plus particulièrement des professeurs ou des camarades pour leurs précieuses leçons que nous les saluons individuellement. J’ai cru comprendre qu’en France les pratiquants pensaient que le salut individuel était obligatoire entre les partenaires du ji-geiko.. c’est une erreur!

C’est une mauvaise interprétation du salut individuel qui a été faite par un Français après un séjour au Japon. D’abord, pour remercier, il ne doit pas y avoir la différence entre les partenaires du ji-geiko et ceux de l’uchikomi ou autres. Si l’on remercie les partenaires, on remercie tous les partenaires. Mais avant tout, il n’y a pas d’obligation pour le remerciement et on le fait quand on est réellement reconnaissant! Si ce n’est pas un salut sincère, il vaut mieux ne pas le faire. Là, il ne s’agit pas d’une règle du dojo, mais seulement de relation humaine. Alors vous pouvez vous comporter tout naturellement, même à votre manière, pourquoi ne pas se serrer la main, par exemple?

KENICHI YOSHIMURA

Sempaï – Kohaï

Dans la pratique du kendo, la relation humaine est un élément très important. Il est impossible de pratiquer le kendo seul et on a toujours besoin d’un partenaire.Si l’on se permet de frapper pleinement sur la tête de son partenaire, ce n’est pas un geste brutal et arrogant mais il s’agit de l’extériorisation réelle de son énergie sous forme de frappe au sabre. Pour que l’attaque soit véritable et bien concentrée, il est nécessaire que l’on considère son partenaire comme l’ennemi dans un combat réel. Mais une fois que le coup a été porté, il ne doit plus subsister aucun sentiment d’affronter un ennemi. Le partenaire redevient notre camarade; il est l’élément indispensable qui nous permet de progresser et nous devons lui garder considération et espect. En changeant le rôle, lorsqu’on reçoit un coup en plein milieu de la tête, on doit remercier son partenaire (même si cela fait mal!), car il nous a montré là où nous étions vulnérable et comment. Ainsi on apprend où est notre faiblesse et l’on essaie de ne plus répéter la même erreur. Si l’on arrive à ‘entraîner en gardant cette notion claire à l’égard de la défaite, on peut progresser considérablement. Par contre, ceux qui se soucient uniquement du fait d’avoir touché leur partenaire ou d’avoir été touché resteront toujours à un niveau très bas aussi bien du point de vue technique que du mental. C’est la première chose qu’il faut comprendre à l’égard du partenaire qui nous frappe.

Lorsqu’on débute en kendo, on apprend beaucoup de choses grâce aux enseignants et aux anciens. Sans eux, on ne pourrait jamais progresser. « Les anciens » s’appellent, en japonais, « Senpaï » et les nouveaux arrivés « Kohaï« . On accorde beaucoup d’importance à cette notion de relation Sempaï-Kohaï au Japon, non seulement dans le monde du kendo mais aussi dans la vie. C’est une relation de respect envers les gens plus âgés ou ceux qui ont plus d’expériences et de connaissances. Sans parler du confucianisme qui occupe toujours une grande place dans la culture extrêmeorientale, c’est sûrement une manifestation de sagesse pour rendre la vie harmonieuse entre les individus. Cette notion englobe tous les pratiquants de kendo, au moins à l’intérieur du Japon.

C’est pourquoi même des pratiquants prestigieux ou les grands champions japonais gardent, toujours avec autant de modestie, le respect envers tous les maîtres et les senpaïs qui les ont guidés. Les senpaïs sont toujours mis à l’honneur par les kohaïs. Sur le plan pratique, dans le dojo par exemple, le kokaï laisse la place  » plus élevée » au senpaï. Si le kohaï demande un combat au senpaï, celui-ci se met du côté face. S’ils s’alignent pour le salut, l’ordre hiérarchique est respecté selon cette notion de senpaï-kohaï dans la plupart des cas. Je dis  » la plupart des cas », car ce n’est pas toujours la règle absolue.

Quand on doit tenir compte du grade, il n’est pas impossible que le kohaï plus gradé soit positionné à un rang plus haut que le senpaï moins gradé, lors d’un stage de caractère officiel par exemple. Mais une fois qu’ils rentrent dans leur dojo, ils retrouvent la hiérarchie de senpaï-kohaï. Le grade concerne la maturité technique sans doute, mais je pense que la réelle relation humaine entre les pratiquants du kendo devrait se construire sur cette notion de senpaï-kohaï. Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que l’âge et l’ancienneté ne suffisent pas pour être un bon senpai. Le senpaï doit être toujours un bon modèle pour le kohaï, en ayant un comportement digne. Ainsi, le respect mutuel entre le senpaï et le kohaï existera longtemps, même si le kohaï dépasse le senpaï techniquement.

La compétence technique varie suivant la capacité de chacun surtout dans le domaine du combat comme le nôtre. II est tout à fait normal qu’il y ait des enseignants de niveaux divers. Qu’un pratiquant dépasse son premier enseignant et qu’il en change selon son progrès, c’est souhaitable et nécessaire même. Cependant, il ne faut surtout pas qu’il oublie que chaque enseignant était, à chaque période, son senseï et son senpaï. Il y a forcément une différence technique entre son premier enseignant et le dernier, mais il ne doit pas exister entre eux de différence de valeur humaine. Si l’on réussit à assimiler cette notion et à la pratiquer, et que l’on arrive à garder un sentiment de gratitude envers ses enseignants et ses senpaïs, je pense que l’on pourra également être un pratiquant de kendo modèle et que notre monde du kendo sera toujours harmonieux.

Kenichi YOSHIMURA

Votre garde révèle votre état d’esprit

Je me suis présenté pour la première fois à l’examen du 8ème dan en 1975. J’avais échoué et maître Saito Masatoshi m’avait dit alors: “Kaku, si ton épaule ne cesse de se relever, tu ne passeras jamais 8ème dan.” Après chaque entraînement j’allais lui demander si j’étais parvenu à résoudre ce problème. “Non, elle remonte toujours.” Puis, un jour, il me dit: “hmmm, ça doit être ton état d’esprit. Un problème avec ton coeur…” Il mourut quelques mois plus tard et ce fut le dernier conseil que je pus recevoir de sa part.

A partir de ce moment je me suis évertué à combatre à une distance plus grande et à essayer de “coopérer” avec mes adversaires. Je me suis également mis à reproduire le rituel de maître Saito, à savoir observer ma garde dans le mirroir avant chaque entraînement. L’année suivante j’avais la possibilité de me représenter au 8ème dan, alors j’ai à nouveau observé ma garde dans la glace et je me suis aperçu qu’enfin mon épaule n’avait plus ce geste parasite et que c’était arrivé sans que je m’en rende vraiment compte. Je me suis senti soudain envahi d’un regain de confiance. Je pouvais désormais observer le déplacement de mon adversaire avec aisance; le nombre des frappes gâchées ou manquées se mis à grandement diminuer et je fus reçu à l’examen. En fait, cette épaule gauche qui remontait n’était que la manifestation de mon obsession à essayer uniquement de toucher mon adversaire. C’est en ce sens que votre garde révèle clairement votre état d’esprit au moment de l’engagement. Si vous avez peur ou si vous êtes confiant, cela se traduit dans votre kamae. Maître Saito avait appris de maître Ogawa Kinnosuke l’importance des épaules dans le kamae. C’est aujourd’hui à mon tour de le transmettre aux jeunes générations. C’est là toute la beauté de la culture traditionnelle.

KAKU Toshihiko